poèmes | textes 

Les cendres de Jeanne

Les cendres de Jeanne
© 2015 Gabriel Yacoub / Nicolas Mingot

Alors qu’il ne resta
Que les cendres de Jeanne
Après le châtiment,
Que les chairs de Jeanne
Offrirent noble pitance
Aux corbeaux et aux rats
On disait en ces temps
Entre guerre et naguère
Que viande de pucelle
Etait un mets de choix
Quand on brûlait les chats
Au nom des Ecritures

Les saintes et les sorcières
Harnachées de mystère
Sœurs en éternité
Arpentaient lentement
Un chemin hermétique
Qu’on savait ignorer
Quand les cendres de Jeanne
Dansèrent au ciel voilé
En éclipsant les nues
Pour retomber en pluie
Sur les âmes meurtries
De supplices ordinaires

Des sept plaies de Jeanne
Ni rien de son armure
Mandée et battue par
Colas de Montbazon
Brigandinier à Tours
Il ne resta plus rien
Que piteuses légendes
Dont on bâtit l’empire
De ruses, d’impostures
Brodées aux Evangiles
A peine une urne vide
Sauf un os de chat

Certains disent au présent
Qu'on peut les voir encore
Aux perles des vitraux
Ou qu’on les dispersa
Par poignées dans la Seine
De l’ancien Pont Mathilde
Pour priver de reliques
Quelques nécromanciens
Et leurs superstitions
La terreur et les doutes
De Passion et de croix
Qui hantent encore certains

Plus vierge que madone qui parade à plein temps
Aux autels du culte et sans rien demander
Plus blanche que Thérèse au cœur bardé de roses
Qui jouit sans pudeur pour donner le courage
Aux guerriers pourrissants aux tranchées étrangères
Mieux armée et de loin que douce Madeleine
Quand il lui demanda de ne pas le toucher
Ni de le retenir contre sa destinée
Accueillir son amour afin de le donner

Les Camelots du Roi
Les prélats, les prophètes
Savent mieux que chacun
Ce qu’il convient de faire
Alors, on mystifie
Hérétiques et païens
On fait d’un sacrifice
Un sombre sortilège
De sang, de boue, de clous
D'ardentes litanies
Anonnées patiemment
Oracles lamentables

Ni l’encens capiteux
Luxueuses défroques
Grotesques autant que celles
Qu’on voit au cabaret
Fétichisme de rites
Qu’on a tous oubliés
Les lugubres prières
Dans une langue morte
Pétrie de mots bridés
Mais qu’il est dit qu’elles ouvrent
Une porte perlée
Menant au sanctuaire

La Jeanne se brûla
En sa dix-neuvième année
L’année où Montcorbier
Que l’on disait Villon
Maître en repues franches
Avait ouvert les yeux
Une année tout entière
Après la mort de Gilles
Expert en sodomie
Et pratiques archémiques
A Pouzauges, à Tiffauges
Et au creux des fossés

Elle fut la rivale
Mais en amour sincère
De la Marie la rouge
Celle de Magdala
Son flacon de parfum
Entre ses deux mains croisées
Dont les larmes sincères
Sur ses cheveux dénoués
Ont lavé les deux pieds
D’un jeune homme humilié
Dulcifié ses blessures
Et éteint l’incendie

Jeanne Dame du Lys ou putain d'Armagnac
Pucelle d'Orléans qu’on disait Mandragore
Vendue dix mille livres pour avoir écouté
Les voix de Marguerite, Catherine et Michel
On dressa à Rouen un bûcher de trois mètres
Planté d'un pilori Place du Vieux Marché
Il ne reste plus gros de moutons à garder
Envoyons au brasier bergères et prostituées
Attisons la légende et laissons-la brûler
http://www.gabrielyacoub.com/boutique/index.php


 

biko

hommage à stephen biko

© peter gabriel

september '77
port elizabeth weather fine
it was business as usual
in police room 619
oh biko, biko, because biko
oh biko, biko, because biko
yihla moja, yihla moja
the man is dead

when i try to sleep at night
i can only dream in red
the outside world is black and white
with only one colour dead
oh biko, biko, because biko
oh biko, biko, because biko
yihla moja, yihla moja
the man is dead

you can blow out a candle
but you can't blow out a fire
once the flames begin to catch
the wind will blow it higher
oh biko, biko, because biko
yihla moja, yihla moja
the man is dead

and the eyes of the world are
watching now
watching now



festival de dranouter [be] 1988
dernier concert sous le nom de malicorne
avec nikki matheson, jean-pierre arnoux, michel le cam, patrice clémentin, fred mathet

 

the ocean will be

gabriel a écrit et interprété cette chanson pour la bande originale du film Ωceans de jacques perrin & jacques cluzaud, sur une musique de bruno coulais
sortie du film le 27 janvier 2010


the ocean will be
© 2010 gabriel yacoub | bruno coulais

even though voices be quiet, slumbering in deep-sea trenches
one can hear a rumbling thunder merging into the endless skies

dancing for joy
in a wind of splendour
that will keep blowing
for evermore

crawling through waves, pebbles and seaweed, entwined amongst the sand
shades of the unknown with no equation, shells on the wasteland
from the floor of the ocean, fathoms of greatness, a place where no man can be

the truth of the ocean
the open space
light out, wanderlust
for evermore

ancient monsters, fairy fish will arise from the dawn of time

restless souls of sailors of days gone-by keep wandering in liquid peace
deep in the dark, ploughing the sea, reach out to eternity
and none of them will call the beasts other than by their own true name

the widow will wait
for the sun to come out
the ocean will be
for evermore

ancient monsters, fairy fish will arise from the dawn of time
some of them threatened, some extinct, dissolved in mystery

shipwrecks and prayers
banners of old
storms and man
for evermore

ancient monsters, fairy fish will arise from the dawn of time
some of them threatened, some extinct, dissolved in mystery
many more will be spared to tell the endless tale of water and man
of giving and taking, teaching and learning, of hunters and of prey

dancing for joy
in a wind of splendour
that will be blowing
for evermore

http://oceans-lefilm.com/


 

une chanson pour les ogres de barback

pile ou face

pile ou face
face, on reste, pile, on se casse
pile ou face
on restera si c’est face
pile ou face
si on part ça sera bien
pile ou face
on se débrouillera bien

face ou pile
pile, on met les souliers bleus
face ou pile
ou les rouges si on veut
face ou pile
face, aux pieds, on ne met rien
face ou pile
il fera le temps qui vient
on se débrouillera bien

pile ou face
pile, on prend des provisions
pile ou face
du vin et du saucisson
pile ou face
face, on n’emportera rien
pile ou face
ni même un morceau de pain
pour déjeuner le matin
on se débrouillera bien

face ou pile
un fromage et un jambon
face ou pile
du gâteau et des bonbons
face ou pile
si face, ni bout, ni brin
face ou pile
ni noix, ni même noisette
pas de gaufre, ni de gaufrette
on n’en aura pas besoin
on se débrouillera bien

pile ou face
0n laisse là les souvenirs
pile ou face
qui empêchent de partir
pile ou face
face, on n’embarquera rien
pile ou face
qu’un grand sac de voyage
qu’on remplira au passage
des bruits et du paysage
qu’on trouvera en chemin
on se débrouillera bien

face ou pile
on part pour une aventure
face ou pile
de retouches et de ratures
face ou pile
sur ces petits trois fois rien
face ou pile
bêtises qui embarrassent
quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse
pour qu’au terminus ils fassent
une toute petite place
à la chance et au destin
on se débrouillera bien

pile ou face
à ce jeu, qui gagne ou perd ?
pile ou face
on sait bien ce qu’on doit faire
pile ou face
si on reste, ça ne fait rien
pile ou face
avant de devenir vieux
rien à perdre ou bien peu
sinon pour un rêve ou deux
on fera bien ce qu’on veut
avec les règles du jeu
on ne regrettera rien
on se débrouillera bien

face ou pile
face, on zone, pile, on se casse
face ou pile
on restera à sa place
face ou pile
si on part ça sera bien
face ou pile
on en parlera demain
http://www.myspace.com/pittocha2


 

une chanson pour milly

les trois sœurs
© gabriel yacoub | milly

nous étions trois sœurs
arrogantes et fières
à ce qu’on disait
comblées par le ciel
de toutes les grâces
pour les deux aînées

le destin n’est pas
il s’en faut beaucoup
toujours distingué
et pour la plus jeune
il n’accorda que
laideur et chagrin

petit à petit
patiemment
j’ai attendu l’heure
le moment


la nature a fait
la première ainsi
qu’une fleur en terre
la beauté de l’autre
réfléchie dans l’onde
la mienne en la boue

qui dira pourquoi
je suis la moins lisse
et la moins gracieuse
au regard de ceux
qui ne voient que celles
qui sont mon tourment

petit à petit...

sans compter mon temps
ni non plus ma peine
j’ai fait de la boue
avec ma salive
et la terre noire
de ma jalousie

puis je l’ai pétrie
je l’ai façonnée
en forme d’un homme
le plus beau des hommes
le plus amoureux
et le plus doux


il n’aime que moi
à ma fantaisie
et il abomine
ce que je hais

petit à petit...

il a envoûté
mes deux jolies sœurs
pour les asservir
à sa volonté
et il les a séduites
l’une et l’autre aussi

puis les a laissées
l’une sous la terre
l’autre dans les eaux
sans aucun remords
pour ces jolies sœurs
qui n’existent plus
http://www.myspace.com/mademoisellemilly


 

une chanson pour duo tamba

je prends
© gabriel yacoub | yannick cluseau

il m’arrive bien souvent
de me lamenter
de regretter amèrement
mes jouets cassés
pourtant on m’a donné la mer
au-dessus, en dessous
sable doré brise légère
le soleil partout

mais on n’est jamais content de ce qu’on a
quand on a de quoi
on monte la garde, on baisse les bras
du haut en bas
moi je fais mes comptes, je compte les heures
j’attends des jours meilleurs


ça ne fait pas beaucoup d‘avance
j’ai oublié
les simples joies de mon enfance
ou la beauté
du ciel qui danse au matin
en fêtes éternelles
bonheur incertain
les étincelles

mais on n’est jamais content de ce qu’on a...

un coup on gagne, un coup on perd
on rentre à la base
on fait le bilan, on essaye
d’estimer à la toise
de nos remords, de nos regrets
nos rêves imparfaits


de flottaison en espérance
naufragées
les mouettes qui se balancent
à leur gré
je crois que je ne pense plus
au ciel éclatant
d’aventures absolues
mais s’il y en a, je prends
la neige, c’est pas pareil
quand il y en a c’est blanc
et ce blanc-là qui me réveille
existe vraiment
songer parfois que c’est pareil
que c’est du vent
mais que ce blanc-là m’émerveille
et s’il y en a, je prends

et moi je serai content de ce qu’on a
quand on a de quoi
j’ai baissé la garde, mes sentinelles
et mes gros bras
moi j’ai fait mes comptes, compté les heures
j’ai trouvé mes jours meilleurs


et j’ai bien d’autres choses en tête
en ouragan
j’attendrai toujours le miracle
du printemps
dans mon sommeil emmitouflé
élégant
les étoiles à ramasser
et s’il y en a, je prends

et moi je serai content de ce qu’on a...
http://www.myspace.com/duotamba


 

6 textes pour "dans l’oubli du sommeil | brand new world" de didier françois

double album home records | distribution amg

1 - dans l’oubli du sommeil didier françois & gilles chabenat

le dialogue passionné de deux instruments emblématiques des traditions françaises et suédoises : la vielle et le nyckelharpa, pour une musique à la fois populaire et savante, terrienne et céleste

2 - brand new world didier françois invite gabriel yacoub

litanies sur le brut de la nature, le vrai des éléments, réalités et notions essentielles desquelles, pourtant, la civilisation nous a écartés
plusieurs siècles d’oubli, puis l’ignorance, les dogmes, la culture, la science, les recherches alchimique ou nucléaire nous mènent inéluctablement à une initiation indispensable à un monde tout neuf, le seul possible, celui qu’on a choisi

[pour en savoir plus & écouter la musique]
[revue de presse]
[didier françois]
http://www.homerecords.be

[mail]

 

pour la terre

© 2006 gabriel yacoub | didier françois

pour l’ocre et pour la sienne
les cailloux du chemin
pour la terre qui me porte
et qui me portera demain

pour le rocher pour la boue
pour les sables mouvants
pour l’eau qui devient terre
et qui retourne à l’océan

pour la tourbe et pour l’arbre
et sans compter le temps
patience charbonnière
pour attendre jusqu’au printemps

pour l’ocre et pour la sienne
les cailloux du chemin
pour la terre
http://www.homerecords.be/francais/didier_francois/oubli_sommeil.php


 

le grand rouge

© 2006 gabriel yacoub

le grand rouge viendra d’abord
le vert suivra
la flamme avant la rivière
qui s’en ira là-bas
le grand rouge viendra d’abord
et puis le vert suivra
dans la vapeur
dans la vapeur
la vapeur
la vapeur
vapeur
vapeur
vapeur
vapeur
la vapeur
dans la vapeur
http://www.homerecords.be/francais/didier_francois/oubli_sommeil.php


 

salamandre

© 2006 gabriel yacoub

l’espoir d’une braise au fond d’un lit de cendres
un cœur bat froid et lisse
et les écailles glissent
sur l’espoir d’une braise au fond d’un lit de cendres

dans tous les brasiers qui reviennent au même
échappée du mystère
au profond de la terre
dans tous les brasiers qui reviennent au même

sur le noir éclaté d’incendies volontaires
étincelle reptile
sinuée fragile
sur le noir éclaté d’incendies volontaires

 

le brochet

© 2006 gabriel yacoub | didier françois

le brochet file l’onde
l’onde longue et la nuit
petits cailloux luisants
brillent brillent à la lune
dans le lit du courant
le brochet file l’onde
longue l’onde et la nuit

le brochet coule l’onde
l’onde longue et la nuit
eclair de vif-argent
sur le bord de l’écaille
au plat du ventre blanc
le brochet coule l’onde
longue l’onde et la nuit

le brochet tire l’onde
l’onde longue et la nuit
vers les fleuves géants
vers l’horizon tranquille
d’improbables océans
le brochet tire l’onde
longue l’onde et la nuit

mais le brochet est l’onde
l’onde longue et la nuit
l’écume du torrent
air mousseux et liquide
le ramènent au courant
car le brochet est l’onde
longue l’onde et la nuit
http://www.homerecords.be/francais/didier_francois/oubli_sommeil.php


 

vois mon enfant

© 2006 gabriel yacoub

regarde ce qui brille
vois mon enfant
regarde ce qui brille
sur la plaine et sous le vent
regarde ce qui brille

écoute ce qui coule
vois mon enfant
écoute ce qui coule
depuis la source à l’océan
écoute ce qui coule

regarde ce qui brûle
vois mon enfant
regarde ce qui brûle
du fond de terre jusqu’au volcan
regarde ce qui brûle

écoute ce qui chante
vois mon enfant
écoute ce qui chante
dans la pluie qui nettoie les champs
écoute ce qui chante

regarde ce qui braise
vois mon enfant
regarde ce qui braise
au milieu du feu de la Saint Jean
regarde ce qui braise

attrape ce qui passe
vois mon enfant
attrape ce qui passe
avant la nuit avant le printemps
attrape ce qui passe

respire ce qui vole
vois mon enfant
respire ce qui vole
dans la rumeur de chacun des instants
respire ce qui vole

mais n’oublie pas de rire
vois mon enfant
n’oublie jamais de rire
dans les orages dans les tourments
mais n’oublie pas de rire
http://www.homerecords.be/francais/didier_francois/oubli_sommeil.php


 

fire & rain

© 2006 gabriel yacoub

entre la rivière et l’océan je suis
mais dans vos feux je brûle aussi

fire rain all the same to me

j’ai trouvé ma place dans l’eau
dans les automnes les brûlots

fire rain all the same to me
http://www.homerecords.be/francais/didier_francois/oubli_sommeil.php


 

le grand vent

pour laïs

[voir contributions]

sur la mer il y a un pré
et le grand vent y vente

3 demoiselles y vont danser
elles ont mangé mon coeur
elles m'ont mis la tête à l'envers
m'ont montré toutes les couleurs
du grand vent qui vente

sur la mer il y a un pré
et le grand vent y vente

la première est vêtue de blanc
j'aurai son coeur
je ne veux qu'elle et si je mens
c'est qu'elle a mêlé les couleurs
dans le grand vent qui vente

je danse l'eau et les serments
la nuit entre mes mains
les promesses des amants
les regrets du matin
dans le grand vent qui vente

s'il veut les trois il n'aura rien
que le grand vent qui vente

sur la mer il y a un pré
et le grand vent y vente

la deuxième est vêtue de bleu
j'aurai son coeur
avec les autres et si je peux
je mêlerai les couleurs
dans le grand vent qui vente

je danse la joie et le doute
les perles de rosée
pour les adieux sur les routes
les amitiés
dans le grand vent qui vente

s'il veut les trois il n'aura rien
que le grand vent qui vente

sur la mer il y a un pré
et le grand vent y vente

la troisième est vêtue de noir
j'aurai son coeur
je n'aurai besoin d'aller voir
aucune autre couleur
dans le grand vent qui vente

je danse la cendre et le feu
les lendemains
d'un amour devenu trop vieux
et qui s'éteint
dans la grand vent qui vente

s'il veut les trois il n'aura rien
que le grand vent qui vente

sur la mer il y a un pré
et le grand vent y vente

trois demoiselles sont parties
elles ont mangé mon coeur
elles n'ont laissé que leurs habits
mais ils ont perdu leurs couleurs
dans le grand vent qui vente

sur la mer il y a un pré

http://www.lais.be


 

l'homme vert, le feuillu ébahi, extraits de la post-face pour le roman dessiné de comès, la maison où rêvent les arbres [casterman 1995]

"l'homme est trop semblable à l'arbre pour que cette particularité ne soit due qu'au seul fait du hasard
sa propre destinée est liée à celle des arbres qui, par la symbolique dont la tradition les a dotés, accomplissent tranquillement leur fonction d'esprit tutélaire

un pin de taille moyenne enfonce dans le sol un réseau de racines de première grandeur de trois à huit mètres de longueur
de celles-ci partent trois cents autres racines de deuxième ordre ; de chacune de ces trois cents racines partent à leur tour trois cents racines de troisième grandeur
cette division se poursuit environ seize fois consécutives
les dernières racines n'ont plus que quelques millimètres de longueur
la longueur de ce système radiculaire peut atteindre en chiffre rond 400 000 kilomètres"

l'espace parcouru par les racines des arbres forestiers retient, sur un seul mètre de profondeur, 2000 tonnes d'eau à l'hectare
lorsque la forêt est abattue, les mousses et les racines meurent, le sol perd la plus grande partie de sa capacité d'accumulation et sa plasticité
l'eau de pluie arrache la terre en s'écoulant, le vent absorbe l'humidité, l'action de la forêt disparaît"

l'homme vert

il est le reflet d'une puissance qui le dépasse, autrement dense , profonde et mystérieuse : l'homme vert archétype de l'unité entre l'homme et la nature, il est l'ange à la fenêtre d'occident, rescapé du groenland de légende, le pays vert

l'homme vert est vivant

il est tendre, il est vert, il est plus fort que toi

il dort sur la mousse
il est un cri sans fin qui transperce les abîmes du temps, et les pluies et les vents, et beaucoup d'autres cris
il a appris à se cacher, dans le cœur des sources claires, au fond des eaux fleuries des mares du sous bois, entre le tronc lisse et l'écorce rugueuse de mille arbres et de mille forêt, au beau milieu des mots des poètes et des pierres de nos cathédrales

le nez en l'air, les pieds sur terre dans le grand vert

sa présence répond à une nécessité impérieuse : voir plutôt qu'être vu

l'image de l 'homme vert révèle la sagesse et la sérénité de la végétation muette

ainsi il veille au fronton des temples romans, gothiques ou bysantins, accroché aux murailles de toutes les grandes cathédrales de la vieille europe

c'est le fou, le nicolas, le bois-de-pente-côte, le petit homme de mai, le sylvain-aux-branches, jack-in-the-green

l'homme vert est prudent, grand, vieux, malin, puissant, et vert
tranquille , il guette

s'approcher, comme le loup en hiver, jusqu'aux maisons des hommes
la buée sur le verre de leurs fenêtres, le nez sur la flamme de leur feu

surveillance bienveillante, amicale et patiente
haute surveillance
humilité…

l'esprit doit être semé avant d'être récolté

l'homme vert peut nous sauver

semons ! soyons attentifs à son message

le temps de la récolte viendra bien assez tôt

le vingt-et-unième siècle sera vert ou ne sera pas

je me languis déjà de ce nouveau printemps

gabriel yacoub

 

3 textes pour

le peuple migrateur

 

la colombe poignardée

[interprétée par gabriel]

[voir contributions]

reine blanche ailée de noir
grue cendrée et son gruau
le clan des étourneaux

quatre canards voiliers
trois pigeons ramiers
deux tourterelles
une perdriolle
qui va qui vient qui vole

et ça margote
ça trisse
ça jargonne
ça piaille
ça cacarde
ça siffle
ça carcaille
ça criaille
ça parle avec le vent

colombe poignardée
colvert pilet souchet eider
martin-pêcheur king fisher

quatre canards voiliers
trois pigeons ramiers
deux tourterelles
une perdriolle
qui va qui vient qui vole

le grand corbeau des mers
a emporté mon âme
car au cou de chacun
s'accroche son oiseau

 

masters of the field

[interprétée par robert wyatt]

[voir contributions]

up above gathered
on a field of clouds
crowded a lot down in the lowlands
waiting for their time
waiting and calling
calling out for rain
to leave the skies down in the lowlands
masters of the field

wings wide set in
the teeth of the wind
the old beasts
feathered
wild beasts
masters of the field

eagle dancers
wings that shake the wind
carving the clouds into spirit
sufis of the air
dervish dancers
summoning the sun
to tint the mist down on the lowlands
masters of the fields

wings wide set in
the teeth of the wind
the old beasts
feathered
wild beasts
masters of the field

masters of the field

 

the highest gander

[interprétée par robert wyatt]

[voir contributions]

overland above the dark seas
wild refugees flee the seasons
drifting beyond the dark clouds
in the wake of their guiding star

there he goes the famous gander
eating fog dancing with witches
there he goes the famous old gander
who longed to leave

if you hear the sound of our voices
through the busy murmur of the earth
you will know the meaning of our words
praying for spring
to the ether

night and day the travellers fly
winter and spring have their reasons
sailing through sunrise and setting wild wind
and through steel blue air

here he comes the highest gander
eating fog dancing with witches
here he comes the famous old gander
who longed to leave

we don't feel the warmth of your breath
through the icy edges of the earth
we don't hear the rhythms of your call
signaling the spring
in the ether

 

boucle

les violons hésitants respirent sous la braise
on a fourbi les armes
d'archets collophanés
chacun est à son poste
on respire
on attend

chacun guette à son tour le repère familier
chacun reste à son poste
on respire
on attend

chacun est à son poste
on respire
on attend

et puis tout d'un seul coup
et des autres violons
éclate le triomphe
fulgurant
d'un reel standard
tempête d'unisson

un regard fixe a perçé le mur de briques
on respire à nouveau

 

ami âme amen

© gabriel yacoub l gildas arzel
[à jean-pierre arnoux]

les saisons s'en viennent et les saisons s'en vont
ami âme amen
comme de vieux amis de mon âme
ami âme amen
qui apportent avec eux la chaleur et la vie
ami âme amen
et qui me laissent la, toujours en manque d'eux
ami âme amen

et ce grand oiseau blanc, inconnu des parages
ami âme amen
est venu par trois fois, voler sur ma maison
ami âme amen
et l'été a passé et moi je l'ai maudit
ami âme amen
pour le froid, le silence, pour ceux qui sont partis
ami âme amen

les saisons s'en viennent et les saisons s'en vont
ami âme amen
comme des vieux amis et mon âme
ami âme amen
l'amitié, l'amour, la mort
ami âme amen
se mêlent souvent sans trop d'effort
ami âme amen
ami âme amen

ami âme amen
© gabriel yacoub l gildas arzel



café de la danse - paris, 08 juin 2008

 

tombeaux

les tombeaux étaient des pièces musicales composées à l'occasion du décès d'un personnage influent au XVIIème siècle, pour honorer sa mémoire ou pour rendre hommage à sa valeur j'ai adapté ce concept afin d'évoquer certaines idées, ou certaines situations, pour lesquelles je ressens du mépris, ou de l'amertume, & que j'espère condamner à un déclin imminent
je souhaite que cette humble poésie y contribuera


tombeau pour la patrie

il m'est arrivé plus souvent qu'à mon tour
d'en avoir envie
confus de convoitise
soupirs, jalousie
silence

il m'est arrivé plus souvent qu'à mon tour
d'oublier montségur
& les langues de feu
gloires synonymes
croisades
mépris sagace
souillées
embourbées dans
de confortables ignorances ataviques
audaces sanglantes, dérision
silence

fin de série fin de soirée au bout de l'âme
incongrue
orgueil inamovible triomphe immobile
silence

déclarations indignes
oreilles bienveillantes ou lâches
décorations odieuses
poitrines arrogantes
silence

port de tête pour les autres
pour les guerres gagnées par les autres
silence

minute de silence pour le drapeau des autres
pour l'amérique sourde niaise & pieuse
jalousie confiante, aveugle béate
orage dans un désert
silence

il m'est arrivé plus souvent qu'à mon tour
d'avoir envie de patrie
j'ai encore plus souvent l'envie d'avoir envie
que l'envie de patrie
je compte sur mes pairs
pour me pardonner
ce travers

 

tombeau pour la musique de synthèse

un synthétiseur est un médicament
un bon médicament pour les oreilles vertes
d'inanition, d'espoir
de vague suppositions
d'illusion acoustique
un accord de piano

un accord de piano
emporte avec lui
toutes les symphonies
les symphonies & leurs
silences symphoniques
en habit

un accord de piano
ne dit presque jamais ni les "oui", ni les "non"
il a les coudées franches
pour l'honorable doute
la noble hésitation

un accord de piano
respire en sympathie
avec ton âme avec ton temps
il est lourd, il est sombre
il te laisse le choix
du regret

un synthétiseur est un médicament
un bon médicament
moi, je connais leurs ruses
& la pharmacopée
de ces bailleurs de sons

un accord de piano

 

tombeau pour quelques mois de nuits blanches

j'ai vu le ciel s'éclairer
imperceptiblement
irrémédiablement
le petit matin chavirer
les couches mélangées de matières insolubles
fange cervicale
les pas dans l'escalier

j'ai vu les balcons rayés
les angoisses cirées
glisser sur le zinc
les cheminées parfaites
armées d'antennes raides
rigides, attentives
a l'affût des nouvelles

j'ai vu les petits voleurs, en bandes
brun & brun un peu plus clair
un peu plus légers, agiles
les petits voleurs parisiens
rouler entre leur bec
les graines du mystère
pitance indéfinie

& j'ai vu le matin
s'allumer
d'un soleil désolé
d'un soleil abîmé
un soleil de pleine lune

 

tombeau pour la vieille angleterre

les vallées grande-ouvertes
hérissées de roc dur
comme on n'en voit jamais
ailleurs
les plaines que foulèrent les chevaliers d'arthur

les poèmes en passant & les litres de bierre
& le vert
la laque des maisons qui brille sous la pluie
en blanche & noire

on a fermé sheffield
on a coupé les ponts
rangé les longs couteaux
les épées, les armures
posé les pierres à plat

les anglais savent faire un mortier de ciment
qui n'a d'autre couleur
que celle de tous les vents

 

tombeau pour un matin asturien

longs fouets de brume
traces de la nuit
un filet d'eau luisante
170 à l'heure

deux montagnes écorchées
partagées
170 à l'heure
entre deux villes chaudes
l'une de nuit d'avant
l'autre encore en promesse

villages rampant au flanc des collines
le papier mâché
les sachets en plastique du supermarché
agrippés en lambeaux
a des tiges lugubres
qui cisaillent la berge

rappel à qui veut bien
d'inondation tranquille
de débordement fier
un long filet luisant
gloire des pluies d'automne
torrent apprivoisé

170 à l'heure sans raison

 

tombeau pour l'amour fou

l'amour fou se diluera toujours
dans les plus grands mystères
de folie & de grandeur amère
en de larges flots forts & doux

la folie est plus douce
que le mystère
plus forte que l'amour
plus douce & plus amère
& elle survient après

mystère folie
plus folle tant pis
dommage
mystère folie
amour toujours
tant pis

 

tombeau pour les gaules

frêle apparat
précautions futiles
perrons présomptueux
larges dais fragiles
tentures d'andrinople
inutiles miroirs
plongeoirs
oriflammes alouettes
qui luttent avec le ciel
épinglés à des mâts
qui griffent ce ciel-même
illusion acérée
pierre levée distincte
racines mémorables
sombres illusions
voiles légers

un ancien rêve lourd
une tonne, deux tonnes
trois tonnes & les épaules
le sourcil corbeau
le sourire sorcier
des farouches gaulois
sombres travestis
fines cuirasses
ailes-libellule de sang maculées
vernis sur vernis
carapace pour l'âme
bel & les soleils
pour une éternité
le fruit est bien trop lourd
la branche trop fragile
les tentures trop claires
& la flamme carmine

l'alouette est lourde
la pierre, racine
la dignité hésite
le courage liquide
le ciel est à nos pieds
le vent décidera

 

fils fins

[voir contributions]

fils fins, dur bois parmi le blond soyeux
vibrant de promesses
épicéa, table plane, vallée
sillons ordonnés, raides, réguliers
métronomes
d'autres filets gracieux tout autour de la rose
tendus, circulaires
ceux-là sont colorés, souples, fardés
pièges pour l'ouïe, pour les yeux, pour le cœur

rouge trésor veiné
du rouge plus noir des îles
acajou, courbes lisses
reposoir, miséricorde
éclisses

barré par le métal des rails de métal,
presque aussi dur palissandre
incrusté d'argent, de nacre, d'ivoire, de rêves, de rubis,
et bien d'autres métaux
touché, usé, doux, patiné, tendu, sombre
et satisfait
ébène

laissons le chêne fier pour la porte des granges
et le roseau aux vents légers,
le tendre peuplier au billot des bouchers
et pour les violons, l'érable ondé luisant,
séduisant

la forêt est d'accord
je lui en ai parlé

 

où sont mes nains ? [rendez-moi mes nains !]

[voir contributions]

où sont mes nains ?
mon jardin sans mes nains n'est plus mon jardin
où sont mes nains ?...

blanche-neige et ses copains
chez nous ils étaient si bien
le canard bambi en plastique
et le joli puits rustique

qui a pu me faire ce coup-là
sans remord et de sang-froid ?
pourtant je ne demandais rien

que d'être heureux près de mes nains
ce qui me fait le plus de peine
c'est qu'ils puissent en terre lointaine
[en allemagne ou ailleurs]
s'ennuyer autant de moi
que moi je me languis d'eux

emportés kidnappés loin de chez eux
enlevés séquestrés loin de chez moi

car ils étaient mon seul plaisir à moi
je ne fume pas je ne bois pas
[je n'ai pas d'autre vice que celui-là]
mon bonheur ça n'était rien
que de regarder mes nains

 

anna perena

[© gabriel yacoub, 1984]

janvier arrive et caracole
il est monté sur un cheval blanc
c'est le premier le rêve mort

fevrier danse et il réchauffe
son corps noué dans ses cheveux gris
mais attention ca s'ra pas long

est arrivé le mois des brumes
mars est déjà sur ses talons
quatre soleils autant de pluies

le mois d'avril vient les prendre
souvenir d'un vendredi blanc*
qui reviendra tous les ans

jeunes enfants sous un chêne
on les a tous habillés de blanc
le mois de mai n'oublie jamais

saint jean à la porte des hommes
le mois de juin se chauffe les reins
Il est entré pour toute une année

juillet a sonné les trompettes
pour un été un epi de blé
et un hiver a oublier

il est armé d'une faucille
c'est le mois d'août le mois le plus doux
la terre craque sous ses pieds

septembre est monté sur un lièvre
il est grand temps d'avoir du souçi
pour le raisin et l'eau-de-vie

balayé par les vents d'octobre
un orme s'est laissé coucher
il avait vécu tant d'années

les morts se reveillent en novembre
les amours ont bien leur saison
enferme toi dans ta maison

et puis décembre qui avance
le serpent s'est mordu la queue
blanc et noir comme au début

*fête rituelle en berry

 

Moi, je ne dirai rien


Il pleuvra des oiseaux
Certains diront le feu
Expliquant l‘hécatombe
D’autres diront les œufs
Éclos au bout du ciel
Moi, je ne dirai rien

Pour les superstitions
Surgies aux fins du fonds
Des flammes de l’enfer
Et certains parleront
De foi, de punition
Moi, je ne dirai rien

Moi, je ne dirai rien
Ne dirai jamais rien
Je ne songerai qu’aux
Beaux rêves qu’on a faits
Alors qu’il était temps
Encore de rêver

 

gabrielyacoub.com