production 

l’amour marin
© 1953 paul fort | georges brassens

on les r'trouve en raccourci
dans nos p'tites amours d'un jour
toutes les joies tous les soucis
des amours qui durent toujours

c'est là l'sort de la marine
et de toutes nos p'tites chéries
on accoste vite un bec
pour nos baisers l'corps avec

et les joies et les bouderies
les fâcheries les bons retours
il y a tout en raccourci
des grands amours dans nos petits

tout c'qu'on fait dans un seul jour
et comme on allonge le temps
plus d'trois fois dans un seul jour
content pas content content

on a ri on s'est baisé
sur les nenoeils les nénés
dans les ch'veux à pleins bécots
pondus comme des œufs tout chauds

on s'en est allé le matin
souffler les chandelles des prés
ça fatigue une catin
ça n'y est pas habitué

on s'est relevé des bleuets
les joues rouges et l'cœur en joie
et l'on est retourné chez soi
après un si grand bonheur

peu à peu le cœur en peine
on s'en est retourné chez elle
en effeuillant sur les blés
une grande marguerite jaune

la mer ah elle est là-bas
qui respire sur les épis
et mon bateau que j'y vois
se balance sur les épis

on arrive avant d'entrer
on se regarde les bras ronds
ça m'fait clic au fond de mon fond
elle sort sa petite clef

le jour tombe on reste là
on s'met au lit c'est meilleur
on s'relève pour faire pipi
dans le joli pot à fleurs

on allume la chandelle
on s'montre dans toute sa beauté
vite on s'recouche on s'relève
on s'étire c'est l'été

y'a dans la chambre une odeur
d'amour tendre et de goudron
ça vous met la joie au cœur
la peine aussi et c'est bon

et l'on garde la chandelle
pour mieux s'voir et s'admirer
on se jure d'être fidèle
on s'écoute soupirer

et tout à coup v'la qu'on pleure
sans savoir pourquoi mon dieu
et qu'on veut s'tuer tous les deux
et qu'on s'ravise cœur à cœur

alors on s'dit toute sa vie
ça nous intéresse bien peu
mais ça n'fait rien on s'la dit
et l'on croit qu'on s'comprend mieux

on s'découvre des qualités
on s'connaît on s'plaint et puis
demain comme il faut s'quitter
on n'dit plus rien de toute la nuit

c'est là l'sort de la marine
et de toutes nos petites chéries
on s'accoste mais on devine
que ça s'ra pas l'paradis

on n'est pas là pour causer
mais on pense même dans l'amour
on pense qu'demain y f'ra jour
et qu' c'est une calamité

on aura beau s'dépêcher
faire bon dieu! la pige au temps
et l' bourrer de tous nos péchés
ça s'ra pas ça et pourtant

toutes les joies tous les soucis
des amours qui durent toujours
on les r'trouve en raccourci
dans nos petites amours d'un jour

mais la nuit se continue
elle ronfle la petite poupée
plus doucement sur son bras nu
qu'une souris dans du blé

alors quoi faut-y pas se plaindre
ah faut-y pas bougonner
de voir la chandelle s'éteindre
en fondant sur la ch'minée

on r'garde au mur quelque chose
qui grimpe jusqu'au plafond
ah saleté c'est gris c'est rose
v'la le jour rose comme un cochon

on pleure contre l'oreiller
y'en avait qu'un pour nous deux
ça suffit on se lève adieu
on part sans la réveiller

mais c'qui est le plus triste au fond
ç'est que pour nous qui naviguent
les regrets sont aussi longs
des petits amours que des grands

et l'on s'demande malheureux
quand on voulait se tuer tous les deux
rester là s'éterniser
pourquoi qu'on s'est ravisé
 
j’ai découvert ce merveilleux texte de paul fort grâce à la marine mise en musique par georges brassens, et qui m’avait depuis de nombreuses années, donnée l’envie de la chanter moi-même
en allant par curiosité consulter le texte original dans les ballades françaises du maître, je découvris avec émerveillement cette longue poésie narrative, complexe, admirablement concrète et onirique à la fois
je suppose qu’à l’époque ou brassens a enregistré la marine [1953], il aurait été inconcevable de proposer à une maison de disques un morceau de plus de 7 minutes !
je chante ce texte depuis quelques années déjà, et souvent ailleurs et pour des publics qui n’en comprennent pas un simple mot, et j’ai pu constater que la force de son lyrisme et la vérité de la poésie exerçait une infaillible magie
je l’ai fait mien
merci paul, merci georges
l’arrangement a été conçu comme un scénario de film
l’intervention de mon ami ludo vandeau situe l’action dans une ville portuaire du nord – je dirais anvers [antwerpen], et le trio [vielle, violon, basson] est une évocation d’une œuvre de norman rockwell, montrant un petit orchestre amateur, répétant ou jouant pour le plaisir dans l’arrière boutique du barbier, lui-même faisant partie du groupe

texte reproduit avec l'aimable autorisation des éditions garnier flammarion

figure aussi sur : yacoub :
 
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